Double expédition dans le Nord-Kivu, au Congo : l’interminable ascension jusqu’au cratère du volcan Nyiragongo et la lente traversée de la forêt pour regarder, presque les yeux dans les yeux, les gorilles.
Deux véritables aventures. Pour découvrir deux authentiques miracles.
ReportageGoma
Colette Braeckman
Le Soir 27/01/2011
A Kibati, dans le Nord-Kivu, les voyageurs, lorsqu’ils projettent de gravir les pentes du volcan Nyiragongo et s’inscrivent auprès de l’ICCN (Institut congolais pour la conservation de la nature) ne se doutent pas de la préparation quasi militaire qui a précédé leur voyage.
Ce n’est qu’en mars 2010 que l’accès au volcan a été rouvert aux visiteurs. Auparavant, des rebelles hutus avaient établi leurs campements sur les contreforts dominant l’ancien camp de réfugiés de Kibati. Coupant les arbres du parc de la Virunga, ils fabriquaient du makala, le charbon de bois.
Désormais, si les ascensions sont possibles, il faut qu’elles soient soigneusement préparées. Les visiteurs qui arrivent à Kibati et saluent les guides et porteurs les attendant ignorent tout de l’effort qui a précédé leur arrivée. La veille déjà, l’ICCN a déployé une patrouille de 15 hommes sur les contreforts du volcan. Ils ont rouvert le sentier, coupé les branches et surtout vérifié la sécurité du site afin d’éviter toute rencontre intempestive. Bien loin du volcan en effet des groupes armés continuent à sévir et en ce début d’année, cinq militaires et trois gardes viennent de tomber dans une embuscade.
A Kibati, lorsque nous arrivons en milieu de journée, les guides sont prêts. Prêts à porter les sacs à dos, les bouteilles d’eau, prêts à tendre une main secourable, à répéter ce qui deviendra le leitmotiv de l’ascension : « pole pole », doucement, reprenez votre souffle. Daniel, au nom de Kivutravel, essaie de rassurer : « Vous atteindrez le sommet en cinq heures, marquées par des arrêts qui vous permettront de vous reposer, d’admirer le paysage. » Il lâche ensuite les chiffres que tous connaissent déjà et qui justifient toutes les craintes : « Vous partez à une altitude de 1.994 mètres, le sommet est à 3.470 mètres, soit une dénivellation de près de 1.500 mètres. »
Depuis Kibati cependant, le Nyiragongo paraît bon enfant, il fume comme une vieille cafetière dont on aurait retiré le couvercle, entouré d’une végétation luxuriante, où l’on distingue des orchidées sauvages. Durant les premiers kilomètres, où le sentier serpente entre fougères humides, plantes grasses et ronces, les oiseaux lancent des cris d’alerte ; on entend des bruits de fuite, de plongée, comme si les singes eux-mêmes s’écartaient de ces humains assez fous pour monter tout droit.
Au premier palier de 2.254 mètres, on se compte. Les moins aguerris se demandent ce qu’ils font là. Ils ont été griffés, ils ont dérapé sur le sentier ; le sommet qui paraissait si proche voici une heure semble avoir reculé. Les autres, encore dispos, prennent de haut les traînards et, en dépit des avertissements des guides, repartent dès qu’apparaissent les derniers de la troupe.
Cet entrain, ou cette inconscience, se mesure rapidement aux premiers obstacles sérieux, lorsque la végétation s’efface pour céder la place à une coulée de lave mêlée de cailloux. L’altitude ne s’élève pas beaucoup, de 2.254 à 2.625 mètres, mais la montée est raide. Soudain, le bâton avec lequel on jonglait quelques minutes auparavant en négligeant de s’y appuyer devient un accessoire indispensable. De pierre en pierre, il permet de prendre appui, de se hisser, de répartir l’effort. Même peu chargé, le sac à dos paraît plus lourd, on a le sentiment qu’il vous tire vers le bas et l’offre d’un porteur est soudain bienvenue.
L’odeur âcrequi prendà la gorge
A la hauteur du troisième palier, on ne regarde plus ni en haut ni en bas. Le sommet est couvert de nuages, la plaine miroite dans le lointain, le lac Kivu, au bord duquel, la veille encore, on regardait le temps passer si tranquillement, ressemble à un mirage : reverrons-nous jamais ces berges accueillantes, les fauteuils les hôtels, les jus de maracuja ou les Primus gouleyantes ?
Tout à coup, l’eau s’épuise dans les bouteilles, les yeux clignent à cause de la sueur, une odeur âcre prend à la gorge. Les guides nous tirent par le bras, nous montrent les failles qui ont creusé la paroi et d’où s’échappent encore des volutes chargées de soufre : en 2002, alors que l’on craignait que la lave s’échappe du sommet du volcan, comme une casserole qui déborde, c’est ici que prirent naissance les coulées, lorsque les parois du volcan se fendirent sous la pression, laissant passer les flots de feu qui dévalèrent jusqu’au cœur de la ville.
Nous n’avons cependant ni le goût ni le temps d’étudier ces phénomènes géologiques, car des abeilles sorties des failles nous chassent impitoyablement, tandis que le guide nous conseille d’avancer plus rapidement.
La dernière montée :à la verticale
Avancer… Plus vite dit que fait ! Cette avant-dernière étape est la pire. La piste monte, presque à la verticale, à même les pierres de lave. A tout moment, les cailloux roulent sous les pieds, il faut s’accrocher à quelques rocs saillants sans craindre de se déchirer les paumes, il faut accepter la flagellation des ronces, le cri aigu des oiseaux qui transperce comme un lazzi, se résoudre à perdre de vue ses prédécesseurs. Avec dépit, on les imagine alors chanceux et ailés, se jouant des difficultés…
Jusqu’au moment où on les retrouve au prochain tournant, eux aussi ahanant, le souffle coupé, le corps sans force accroché au bâton fiché dans quelques centimètres de terre. Tout heureux d’avoir retrouvé les premiers, on ne songe même plus aux suivants. Où sont-ils, que font-ils, auraient-ils renoncé, vaincus par les crampes et le manque de souffle ? Un porteur descend avec agilité, bouteille de « sucré » à la main et crie : « C’est pour donner de l’énergie aux derniers »… Comment oser lui demander une gorgée, alors que d’autres, sans doute, sont plus mal en point encore ?
Soudain, alors qu’on n’y croyait plus, le quatrième arrêt se dessine, à 3.325 mètres. Les guides nous avaient encouragés : « Il y a des cabanes, une belle vue, vous pourrez souffler un peu… » Le sommet est englouti dans le brouillard, et quelques silhouettes s’y devinent, elles semblent se mouvoir au ralenti, comme des pantins suspendus au-dessus du vide. Approcherions-nous de la fin ? Les responsables de Kivutravel nourrissent de grands projets pour ce modeste promontoire : ils pensent redresser les tôles – « les cabanes » –, établir ici quelques gîtes en dur, un barbecue.
Mais tout cela paraît dérisoire, face à la dernière montée, 35 mètres de dénivellation seulement, mais à la verticale, négociée de pierre en pierre, ponctuée de toux, de halètements, de vertiges. Soudain l’impensable se dessine dans la brume : une toilette rustique, un chemin qui s’étire tranquillement, un éboulis de rochers qui masque le cratère, quelques tentes arrimées face au vide et retenues par de gros cailloux.
Les guides arrivés bien avant nous sont déjà accroupis devant des feux de bois sur lesquels ils ont posé d’énormes casseroles de soupe ou d’eau chaude. Dissimulés sous des suroîts de caoutchouc, des cirés ruisselants, ils ressemblent à des fantômes… Entre-temps, des rafales de pluie ont commencé à flageller le sommet, des bourrasques nous frappent au visage, nous rincent les yeux.
Et la terre offre le spectacle de ses entrailles
Et le cratère, où est-il ? On avait presque fini par l’oublier, cet unique objectif de la folle équipée, pressés que nous étions de nous accroupir auprès du feu, de boire quelques lampées, de choisir notre tente. Tout au bout du mince sentier, de la vapeur tourbillonne, un halo rougeâtre troue l’obscurité. Il est temps de s’en approcher, à petits pas prudents pour ne pas se prendre les pieds dans les amarres des tentes. Hélas, on ne voit rien. Rien d’autre que des tourbillons de brume rose imprégnés de soufre, rien d’autre qu’une sorte de chaudron où la pluie s’engouffre et s’évapore…
Quelques heures plus tard, l’averse s’est arrêtée, le vent a chassé les derniers nuages, les lumières de Goma luisent au bord du lac et semblent ironiquement proches. Mais surtout, le cratère s’est enfin révélé. Il vit, il se transforme de minute en minute. La mer de lave, la plus grande du monde avec ses 1,2 km de circonférence, apparaît comme une croûte brune et fendillée de rouge, une sorte de tarte en pleine cuisson. Ce calme se révèle instable et en quelques secondes tout se modifie : un cercle de feu apparaît, entourant des rides, des crevasses qui gonflent et se boursouflent ; la lave en ébullition sort de son corset, déborde, gronde, provoque de petits geysers, semble vouloir échapper aux parois du chaudron. Nous sommes fascinés, réchauffés par les vapeurs brûlantes, imprégnés de soufre et de mystère ; la terre nous offre le spectacle de ses entrailles en fusion, nous introduit dans le magma originel.
Toute la nuit, faiblement accrochés à la roche, nous sentons le vent ébranler la tente, le sol rocailleux remuer et gronder et c’est en titubant un peu, à cause de la fatigue, du manque de sommeil, que nous repartons à l’aube, en nous arrachant difficilement à cette terre mère qui nous a livré le plus brûlant de ses secrets…
La descente s’avère un autre chemin de croix, presque aussi périlleux que la montée, mais en trois heures, pieds déchirés et regard illuminé, nous retrouvons les verts pâturages de Kibati. Et nous comprenons mieux le dynamisme de Goma : elle a capturé une partie de l’énergie du volcan pour sans cesse se reconstruire…
Face aux gorilles, les seigneurs de la forêtBukima (Parc des Virunga)
Lorsque les feuilles s’écartent et que son crâne apparaît, immense, comme sculpté dans la pierre, on comprend pourquoi Silverback est le véritable maître du parc des Virunga, l’ancien parc Albert, la première réserve naturelle d’Afrique, créée en 1925. Et lorsque, lentement, majestueux, il pivote vers les visiteurs demeurés à prudente distance et qu’elle les regarde gravement, une sorte de connivence s’instaure : comment douter du fait que nous, les humains, nous partageons 98 % de l’ADN de ce gorille de montagne, de tous les animaux le plus proche de nous ?
Les guides invitent à ne pas faire de mouvements brusques, à éviter les flashs, à ne pas défier du regard le chef de tribu. Ils veillent aussi à ce que sur nos visages les masques de tissu demeurent bien ajustés : le gorille est dépourvu d’immunité naturelle face aux microbes de l’homme, son seul réel adversaire, et le moindre de nos virus pourrait lui être fatal.
Autour du mâle, les autres membres de la famille ne semblent pas troublés par notre présence : les jeunes font la culbute, une femelle perchée au sommet d’un arbre cueille délicatement quelques fleurs, elle brise les tiges de bambou et s’en régale avec des gestes de mijaurée. Nous n’avons pas fini de l’admirer qu’une autre femelle surgit soudain, son dernier-né accroché au sein et lové dans le creux de son bras, comme un bébé d’homme porté avec tendresse.
Norbert, notre guide, nous avait avertis : « La visite durera une heure, pas une minute de plus, car il n’est pas question de perturber la famille ; vous êtes priés de garder une distance de sept mètres au moins. » Les gorilles, eux, se montrent étrangement familiers : ils nous regardent en multipliant les grimaces, déboulent entre les bambous et nous frôlent d’un air moqueur, sautent d’un arbre à l’autre et se laissent tomber à nos pieds…
Après soixante minutes, c’est Norbert qui regarde l’heure sur son portable. Mais les gorilles ont pris les devants : à l’heure pile, précis comme des métronomes, ils nous signifient que l’audience est terminée et, mâles en tête, nous tournent le dos. Les adultes s’engagent à travers les bambous et fendent le feuillage d’un pas décidé, tandis que les petits, batifolants, avancent à reculons et semblent s’attarder comme pour nous livrer un dernier coup d’œil complice.
Les guides procèdent avec méthode
Pour retrouver les primates lors des rendez vous quasi quotidiens, les gardes procèdent avec méthode : alors que les touristes dorment encore dans leur tente dressée dans le hameau de Bukima, une estafette part en expédition, ratisse les collines, détecte les déjections des gorilles et, d’après leur aspect, déduit l’heure du dernier passage.
Dès que nous nous mettons en route, le portable de Norbert crépite, les informations se précisent : « Ils sont passés à droite, ont franchi la deuxième colline, se sont attardés dans tel buisson de bambou… » A nous qui cheminons en nous griffant aux branches et aux ronces, qui trébuchons dans les ornières gorgées de pluie, la forêt semble impénétrable. Nos guides, eux, se repèrent à quelques entailles dans les troncs, quelques branches cassées. A mesure que les déjections se multiplient, les précisions abondent : « Ici, ils ont déjeuné, ici, ils ont dormi, ou joué… » Malgré la fatigue des quatre heures de marche à travers la forêt, les faux pas au milieu des lianes et les attaques des fourmis rouges, familières compagnes des gorilles, jamais nous n’avons désespéré, car Norbert était formel : « Vous les verrez, je vous le promets. »
Cette heure passée avec les seigneurs de la forêt est un pur bonheur, récompense royale des trois heures passées sur la piste reliant Rumangabo à Burkina, qui fait oublier la pluie, la boue, les plantes qui griffent et les insectes qui piquent.
En réalité, si quelques familles seulement font l’objet de visites très réglementées au départ du Congo, du Rwanda et de l’Ouganda, plus de 700 primates vivent encore dans le massif des Virunga, délibérément laissés à l’état sauvage.
Norbert le reconnaît : « Depuis qu’Emmanuel de Mérode a été nommé à la direction du parc des Virunga, en 2008, tout a changé pour nous : non seulement les règles ont été rigoureusement observées, mais surtout, le nouveau conservateur a veillé à ce que nous soyons formés, motivés ; les primes qui s’ajoutent à notre salaire de trente dollars, une misère, nous permettent de vivre décemment, nos enfants peuvent fréquenter l’école… »
Bon sang ne peut mentir : à Rumangabo, non loin du camp militaire théâtre jadis de nombreux affrontements, Emmanuel de Mérode reçoit les visiteurs avec une courtoisie princière. Mais derrière le sourire réservé et l’uniforme impeccable – un miracle d’élégance alors que le conservateur vit sous tente et a transformé en bureaux la maison de ses prédécesseurs– on devine le militaire : cet anthropologue d’origine belge a été formé au Kenya, où son père était déjà directeur d’un parc naturel. Au Congo, directeur de parc naturel, la Garamba d’abord, les Virunga ensuite, ce civil a rang de colonel et est respecté comme un haut membre de la hiérarchie de l’armée.
Rien d’étonnant : les premiers défis à relever sont d’ordre militaire. Assurer la sécurité des visiteurs et plus encore celle de la faune exceptionnelle qui fait de l’ancien parc Albert l’un des trésors du patrimoine mondial, reconnu par l’ Unesco.
La poigne de fer du gentleman belge
Qu’il soit possible aujourd’hui d’escalader le volcan Nyiragongo ou de visiter les gorilles tient presque du miracle : voici deux ans encore, des combattants hutus campaient dans le parc des Virunga, les hommes de Nkunda y menaient de fréquentes incursions, des braconniers capturaient les gorilles, leur tranchaient les mains pour les vendre, en guise de cendriers, sur les marchés de la région, des commerçants venaient s’approvisionner en charbon de bois…
Emmanuel de Mérode, sourire de gentleman et poigne de fer, a mis bon ordre dans cette anarchie ; ses gardes, dotés d’armes modernes et de GPS, assistés par des photos aériennes, traquent désormais sans merci les intrus d’où qu’ils viennent et ne craignent pas de les affronter lors de véritables batailles rangées. Le dernier accrochage vient de faire huit morts, cinq militaires et trois gardes du parc.
Ici aussi, comme sur le volcan Nyiragongo, les visiteurs sont précédés de discrètes patrouilles militaires : chaque groupe bénéficie d’une escorte, invisible mais réelle, où une quinzaine de gardes, menant de véritables reconnaissances militaires, veillent à éviter toute rencontre inopportune. Et alors que jadis ils étaient dépourvus de tout moyen, les gardes bénéficient de 80 postes radio émetteurs, de 6 camions 4 × 4, de dix véhicules tout terrain. D’ici quelques mois, De Merode entend donner une formation d’élite à 90 nouveaux gardes. Ces derniers, dans le camp de Lulimbi, sont déjà pris en mains par des paras belges, d’autres reçoivent une formation d’officiers de police judiciaire.
Pour Emmanuel de Mérode, l’importance du parc va bien au-delà de ses attraits touristiques : « Il doit aussi être un outil de développement et de paix, c’est à cette condition seulement qu’il sera respecté par les populations avoisinantes. » C’est pourquoi les recettes, provenant surtout des contributions des visiteurs (plus de 2.000 depuis novembre 209), sont réparties équitablement : 50 % retournent à Kinshasa et des 50 % restants, 30 % sont affectées à l’amélioration de la situation des populations locales, (écoles, centres de santé).
Pour l’instant, les visiteurs ne sont encore freinés que par la faiblesse des infrastructures mais d’ici quelques mois, un nouveau « logde » moderne leur sera proposé à Rumangabo et les installations de Bukima seront moins rustiques.
En pratique L’accès au Nyiragongo
est rouvert au public depuis mars dernier. Il doit être réservé auprès de l’ICCN (Institut congolais pour la conservation de la nature) : tourisme@gorilla.cd/ Coût de l’ascension : 200 dollars pour les non-Congolais, à payer par versement bancaire exclusivement. Les porteurs sont payés 24 dollars A/R.
Equipement : eau et nourriture, vêtements de pluie, chaussures de montagne, imperméable, vêtements de rechange en cas de pluie, sac de couchage et matelas de mousse, lampe torche
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