samedi 1 janvier 2011

Paris: un objet d’art luba vendu à 5,44 millions d’euros (2)

Voici un article de Henry Bounameaux, expert, paru dans "L'Echo" du 31 décembre 2010 et donnant des précisions sur cet objet d'art vendu fin novembre 2010 à Paris.

Le 30 novembre 2010, Sotheby's a vendu à Paris l'une des oeuvres les plus importantes de l'année, tous marchés confondus. Ses propriétaires, une famille de colons belges, ne l'avaient pas montrée publiquement depuis plus de 65 ans.


L'objet est haut d'environ cinquante centimètres et sculpté dans un bois dense et lourd, il représente une femme assise sur ses talons dont les mains allongées supportent un plateau, qui fait office d'assise. Le visage de la porteuse exprime une intériorité rare, alors que la plastique générale de l'oeuvre est toute en tension.
Ce siège à cariatide ayant appartenu à Harry Bombeeck compte parmi le petit nombre de chefs-d'oeuvre que comporte le corpus des sculptures attribuées au "Maître de Buli". Ce maître, ou ces maîtres, car les opinions des experts divergent en la matière, était actif au Katanga, dans l'actuelle République démocratique du Congo. Le "Maître de Buli" produisait des artefacts destinés aux personnes qui exerçaient le pouvoir : les rois, les princes et les "chefs". Chez les Luba, l'idée même du siège à cariatide est intimement liée au statut de celui qui exerce l'autorité et qui l'utilise pour remplir bon nombre de ses fonctions. Il s'agit véritablement d'un trône, qui assoit tant le pouvoir spirituel que le pouvoir politique d'un chef.


Le "Maître de Buli" est entré dans l'histoire comme le premier artiste identifié de l'histoire de l'art en Afrique noire.

Identification
Le siège fut acquis, ou "collecté" selon l'expression consacrée, par Harry Bombeeck entre 1896 et 1899. Bombeeck fut un pionnier de la colonisation belge, effectuant son premier séjour dans la colonie à l'âge de 20 ans. l'objet fit la fierté de son propriétaire qui le prêta, entre 1930 et 1945, à diverses expositions en Europe et aux Etats-Unis. Le siège y eut chaque fois une place de choix et fut unanimement considéré comme un chef-d'oeuvre.
Peu après la guerre, Frans M. Olbrechts, une des grandes figures de l'histoire de l'art africain, fit une observation retentissante à propos d'un groupe de statues dont fait partie le siège de Bombeeck. Pour lui, il ne s'agissait pas d'un sous-style de la sculpture du peuple Luba, mais de la production d'une seule et même personne. Ce qui a permis au "Maître de Buli", nommé selon l'endroit où deux objets furent collectés, d'entrer dans l'histoire comme le premier artiste identifié de l'histoire de l'art en Afrique noire. Bien sûr, les sculptures du "Maître de Buli" ne sont pas signées, mais une communauté de style, la façon de traiter le visage ou les mains, par exemple, permet d'observer une subjectivité, une "main de maître". Hormis le fait de pouvoir identifier un artiste, cette découverte permit surtout de balayer tout argument qui rabaissait l'art "nègre" à un art primitif, dont les quelques réussites plastiques qu'on voulait bien lui concéder étaient le fruit du hasard. Bon nombre d'autres maîtres ont d'ailleurs été identifiés depuis lors.

Qualité
Le corpus des oeuvres du "Maître de Buli" compte une vingtaine de pièces, toutes collectées au tournant du vingtième siècle. Il existe six sièges à cariatide et tous se trouvent dans les institutions ethnographiques les plus prestigieuses comme le British Museum, le Museum für Völkerkunde de Leipzig ou le Musée Royal d'Afrique Centrale de Tervuren. L'oeuvre vendue chez Sotheby's était la seule qui se trouvait encore en main privée. François Neyt, l'auteur d'une étude sur la pièce publiée par Sotheby's, distingue la production d'un maître et de son suiveur, qui aurait vécu quelques 130 kilomètres plus au Nord. Selon lui, il ne fait pas de doute que la cariatide Bombeeck fait partie des plus belles oeuvres du corpus et est donc attribuable au maître lui-même. Près de cinq millions et demi d'euros ont été déboursés pour celle-ci. Une somme relativement modeste au regard du fait qu'il ne s'agit pas seulement d'un chef-d'oeuvre de l'art africain, mais d'un des chefs-d'oeuvre de l'histoire de l'art mondiale.



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