vendredi 21 septembre 2012

Politique & Intrigues : Lubumbashi : La guerre des «Katangais»

Congo Independant 
21/09/2012

Jean-Claude Muyambo Kyassa,
président du par parti "SCODE".
 
Dans une lettre ouverte, datée du 20 septembre 2012, adressée au gouverneur de la province du Katanga, Moïse Katumbi Chapwe, Jean-Claude Muyambo Kyassa, président national du parti «Solidarité congolaise pour la démocratie et le développement» (SCODE) règle ses comptes. Avocat de profession, Muyambo articule des accusations graves à l’encontre de l’actuel premier magistrat de la province du Katanga qui fut autrefois un "ami" : tentative d’assassinat, pillage et destruction méchante, corruption des magistrats et des journalistes, fraude électorale, chantage contre «Joseph Kabila». Muyambo ne s’arrête pas là. Il brocarde le bilan des six années de Katumbi. Pour lui, celui-ci a mis la province au service de ses intérêts privés. Le brûlot de cet homme politique intervient sur fond de rumeurs sur la volonté de «Joseph» à faire "élire" son frère Zoé à la tête de l’ex-Shaba. Des sources bien informées assurent que le "véritable enjeu" dépasserait le conflit entre "Jean-Claude" et "Moïse". Issu de la tribu Bemba, Katumbi est suspecté par le premier cercle du pouvoir kabiliste de nourrir des «ambitions présidentielles». Au grand dam des Balubakats. Ambiance. 


Que se passe-t-il au Katanga ? «C’est la guerre des métis», ricanait jeudi 20 septembre un confrère kinois joint au téléphone. Plus sérieusement, entre Jean-Claude Muyambo Kyassa et le gouverneur Moïse Katumbi Chapwe c’est «la lutte finale». Qui aura la «peau» de l’autre ? Une chose paraît sûre : Muyambo est le premier à dégainer. «Ma patience est à bout devant vos différentes provocations (…) et agissements contre moi depuis votre retour d’exil, jusqu’à ce jour», note-t-il en liminaire dans sa «lettre ouverte». Une correspondance qui s’articule sur 28 pages. Pas moins. Sans doute pour permettre à l’auteur de disposer d’assez d’espace pour vider son sac et surtout, dit-il, pour «éclairer l’opinion katangaise, congolaise et internationale» et lui permettre d’«avoir une idée réelle» de la moralité de l’homme qui dirige actuellement le Katanga. 

Qui est Jean-Claude Muyambo Kyassa? Natif de Kolwezi, juriste de formation, Muyambo a dirigé le barreau de Lubumbashi de 2003 à 2006. Elu député national en 2006, il fait son entrée au gouvernement du Premier ministre Antoine Gizenga sous le label d’un cartel politique dénommé «Convention des Congolais démocrates» (CODECO). Il dirige successivement le ministère des Affaires humanitaires et celui des Affaires sociales, humanitaires et de la Solidarité nationale. En novembre 2007, il crée le parti «SCODE». Il quitte le gouvernement en octobre 2008 et se replie au Katanga. C’est le début d’une rivalité fratricide avec Moïse Katumbi. Les deux hommes se connaissent bien. A preuve? 

«Tentative d’assassinat» 
Dans sa «lettre ouverte», Muyambo lance des phrases qui sonnent comme des coups de poing : «La violence est votre seconde nature. Vous avez voulu m’éliminer physiquement puisque vous saviez très bien que je connais beaucoup de choses sur vous et que je deviens un témoin gênant et un frein pour la maffia que vous exercez aujourd’hui au Katanga et que vous voulez exercer dans toute la République Démocratique du Congo». Il donne une date : le 15 juin 2010. Selon lui, ce jour, des «délinquants», au nombre d’un millier, encadrés par des policiers, ont mis à sac non seulement sa chaîne de télévision et de radio RTLj (Radio télévision Lubumbashi Jua) mais aussi sa résidence. «C’était une occasion pour vous de m’éliminer physiquement pour dire que c’est la population qui s’est déchaînée contre moi et pourtant c’est vous le véritable commanditaire», clame-t-il. 

«Corruption» 
Pour l’avocat, «Moïse» a installé au Katanga une véritable maffia. «Vous êtes expert en corruption», assène-t-il. A l’appui de sa thèse, il cite les relations suspectes que le Gouverneur entretient avec le procureur général près la Cour d’appel de Lubumbashi, Esabe Kamulete. L’auteur met en cause des journalistes kinois et lushois lesquels recevraient de l’argent pour louanger du «Gouv». Pour que l’opinion le comprenne bien, Muyabo de divulguer une confidence lui faite par Katumbi à propos de la presse kinoise. C’était en langue swahili. «Président, batanza kuandika bintu yote minapenda ju niba kasai banaesha kupenda makuta sana». Traduction : Ils vont écrire tout ce que je leur demanderai d’écrire, tout ce que je veux, parce que ce sont des kasaïens assoiffés d’argent». Le juriste de lancer : «C’est l’orgueil du pouvoir et de l’argent qui vous aveugle pour demander aux journalistes dont Willy Kabwe du journal Le Potentiel d’écrire n’importe quoi sur vos adversaires politiques». 

Faire chanter « Joseph Kabila » 
Dans ses « révélations», Muyambo aborde un volet politique. Il dit se rappeler d’une autre confidence lui faite par l’ex-ami Katumbi. « J’ai été scandalisé, écrit-il, le jour où vous êtes venus me dire que vous aviez décidé, vous et l’ambassadeur Katumba Mwanke ce qui suit : «Pour que le chef de l’Etat Joseph Kabila Kabange prenne notre communauté en considération, nous devrions lui faire des chantages…». L’avocat ne donne pas de détails sur la nature de ce «chantage». Celui-ci porterait-il sur les origines et le parcours personnel nébuleux du successeur de Mzee ? Muyambo ne pipe mot. Il poursuit : « J’ai été estomaqué quand vous passiez à la télévision en criant haut et fort que c’est votre argent qui a aidé le chef de l’Etat Joseph Kabila Kabange à battre campagne. Quel argent ? Dois-je vous rappeler qu’avant les élections vous aviez convoqué toutes les sociétés minières du Katanga et autres opérateurs économiques en les menaçant en ces termes : « quiconque ne va pas contribuer pour les élections ne va plus travailler dans la province du Katanga …». Vous vous êtes fait une bagatelle somme de 50.000.000 $ us et qu’en réalité vous n’aviez dépensé qu’1.500.000 $ en les jetant à travers toute la République pour montrer à la population congolaise que vous étiez fortuné». 

«Bilan» du Gouverneur 
Jean-Claude Muyambo de s’attaquer au bilan du «Gouv». «Il fera bientôt six ans que vous êtes à la tête de la province, pour quel bilan?, s’interroge-t-il. Bien des Congolais pensent que le Katanga est une province où coulent le miel et le lait! Comment peut-on expliquer que plusieurs quartiers de la ville de Lubumbashi sont toujours dans le noir ? Le courant n’est stable que dans les endroits où vous avez vos intérêts, ceux de votre famille et de vos amis.» «Vous empêchiez à la population d’avoir le courant pour qu’elle ne soit informée des réalités de la province mais curieusement, le jour où il y a match de Mazembe, le courant est stable dans toute la ville. Vous avez facilité et privilégié les sociétés minières à avoir du courant au détriment de la population. (…). (…)». Il continue : « En ce qui concerne l’eau potable qui doit être à la disposition de toute la population, vous êtes conscient depuis que vous êtes à la tête de cette province que les mamans utilisent les bidons jaunes de 20 litres à longueur de journée à la recherche de cette denrée rare qui pourtant devrait être à la disposition de toute la population. Dans la périphérie de la ville de Lubumbashi, la population utilise les eaux de rivières polluées par des minerais. Vous faites semblant de ne pas comprendre pourquoi il n’y a pas assez d’eau dans la ville de Lubumbashi». 

L’attaque devient de plus en plus frontale : «Avez-vous oublié que vous avez forcé les sociétés minières et autres opérateurs économiques à contribuer à l’amélioration de ces deux secteurs vitaux et que la contribution financière est arrivée jusqu’à 30.000.000 $ ? Où est parti cet argent ? Ça s’appelle un détournement !» Et de jeter un regard critique sur l’état des routes. « La plupart des routes que vous êtes entrain de construire, note-t-il, s’abîment soit après 6 mois soit une année. Après, vous revenez toujours avec le colmatage, (…). La raison est simple, vous ne faites pas des routes à longue durée de vie parce que c’est un business pour vous. Or, il ne faut jamais mélanger le business et la politique.» Muyambo va plus loin en d’accusant Katumbi d’avoir contribué à la descente aux enfers de la société d’Etat Gecamines. Selon lui, il en est de même pour la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC). «La SNCC, martèle-t-il, ne va pas décoller aujourd’hui pour la simple raison que vous menacez les opérateurs miniers à ne prendre que vos remorques pour le transport des minerais et celui d’entre eux qui n’obéit pas à vos ordres, ces marchandises font des mois et des mois à la douane jusqu’à ce qu’il comprenne que c’est vous le seul décideur». Pour lui, la survie de la SNCC est tributaire de l’urgence de mettre fin au monopole de transport des minerais attribué aux «Trucks» appartenant à l’actuel gouverneur du Katanga.. 

Fraude électorale 
A en croire Muyambo, Katumbi se serait comporté en un « piètre tricheur » lors des élections du 28 novembre 2011. «La façon dont vous trichez, ironise-t-il, est tellement ridicule et archaïque que je me demande si autour de vous il y a des conseillers qui ont le pouvoir de vous dire la vérité». Il pointe à nouveau un doigt accusateur en direction du procureur général Esabe qui serait "instrumentalisé" par l’actuel goouverneur. Candidat « malheureux » aux dernières élections législatives, l’ancien bâtonnier semble suggérer que ce magistrat serait à la base de l’invalidation de son dossier lors de l’examen du contentieux électoral. «Savez-vous que dans mon dossier électoral à la Cour suprême de justice, c’est le procureur général Esabe qui a donné son avis ?», lance-t-il à Katumbi. «Je n’étais pas étonné avant les élections du 28 novembre 2011 de vous voir trahir votre parti politique et combattre les candidats de votre parti. C’est parce que vous aviez des calculs derrière votre tête car vous pensiez obtenir plusieurs députés de votre obédience et que vous devriez contrôler le Parlement pour ainsi exercer la pression sur le chef de l’Etat et les membres influents de votre parti». Et de conclure : « Sachez que vous êtes parmi ceux qui ont créé l’anarchie et favorisé la tricherie pendant les élections dans la province du Katanga». 

Zoé «Kabila» 
Selon des sources, derrière la «lettre ouverte» de Jean-Claude Muyambo Kyassa se profilerait une «sourde lutte» pour le pouvoir entre «Katangais». Depuis l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir suprême, le 17 mai 1997, les premiers considèrent le pouvoir d’Etat comme leur «chose» prenant l’Etat en otage. Certains natifs du Nord Katanga, le pays balubakat, menaceraient de se replier «chez eux» au cas où «quelque chose» de fâcheux arriverait au successeur de Mzee en l’occurrence «Joseph Kabila». Bien qu’il n’ait pas vu le jour ni grandi au Congo, «Joseph», présenté comme fils Kabila, considère le Katanga en général et la partie boréale en particulier comme étant son «fief naturel». Par opportunisme politique, les Balubakats se tiendraient «unanimement» derrière le "raïs" dont la "victoire" à l’élection présidentielle du 28 novembre 2011 est contestée par la grande majorité de la population congolaise. L’homme est impopulaire. Membre de la communauté tribale Bemba, Moïse Katumbi - dont l’appétit pour le pouvoir crève les yeux - souffre d’un désamour dans les milieux Balubakat. «Moïse est suspecté par les kabilistes purs et durs de nourrir des ambitions présidentielles», confie un confrère kinois. « Nous assistons à une guerre pour le pouvoir entre Katangais», ajoute-t-il. 

Au cours du mois de mai 2011, Katumbi accordait une interview aux allures de «testament politique» au magazine parisien «Jeune Afrique» (voir édition n°2627 daté du 15 au 21 mai 2011). «Je ne veux pas me représenter, ce sera mon seul mandat», déclarait-il. Il ajoutait : «Le monde politique est dur, il y a des hauts et des bas. La politique crée beaucoup de jaloux. Surtout parmi ceux qui n’ont pas réussi et qui ne supportent pas la réussite des autres.» A qui faisait-il allusion? A Jean-Claude Muyambo? A "Joseph Kabila"? Et de conclure : «Aujourd’hui, je veux reprendre mes affaires. Avec le boom minier, j’ai raté beaucoup d’opportunité qui m’auraient permis d’être milliardaire». 

Coïncidence ou pas, fin octobre 2011, Zoé «Kabila» - dont l’existence n’a été connue de la population congolaise qu’à partir de 2006 – effectuait une visite inattendue au Nord Katanga. Il se rendit à Manono, Mitwaba et Malemba Nkulu. Dès le mois de novembre de cette même année, des rumeurs les plus folles circulaient sur la volonté de «Joseph Kabila» de faire parachuter son jeune frère au poste de gouverneur du Katanga. Sur ces entrefaîtes, «Zoé» se fait élire député national…au Katanga lors des législatives du mois de novembre dernier. Conformément à l’article 198 de la Constitution, le gouverneur et le vice-gouverneur de province «sont élus» par les députés provinciaux et «investis» par le président de la République. 

Lors de la dernière élection présidentielle, Moïse Katumbi, apparemment rasséréné, exhorta ses administrés à «voter à 100%» en faveur de «Joseph Kabila». Et si derrière la «lettre ouverte» de Jean-Claude Muyambo Kyassa à Moïse Katumbi se profilait, en toile de fond, une «guerre» pour la conservation et la conquête du pouvoir entre «Katangais»? 
Baudouin Amba Wetshi

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