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lundi 5 décembre 2011

«Exhibitions» – ces zoos humains plein de «sauvages »

Cette exposition "L'invention du sauvage" se tient au
Musée du Quai Branly à Paris
du 29 novembre 2011 au 03 juin 2012.
RFI
05/12/2011
Par Siegfried Forster

Chef Nyambi et sa troupe au Jardin zoologique d'Acclimatation de Paris, 1937.
Photographie de Germain Douaze.
Groupe de recherche Achac, Paris / coll. part / DR

Plus d’un milliard de gens ont visité entre 1800 et 1940 des « zoos humains », peuplés de « sauvages » inventés de toutes pièces par l’Occident. Comment et surtout pourquoi ces hommes, femmes et enfants venus ou déportés d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et d’Amériques ont été instrumentalisés ? C’est la question à laquelle répond magistralement Exhibitions, l’invention du sauvage. Cette exposition inédite, parrainée par l’ex-footballeur Lilian Thuram, a ouvert ses portes le 29 novembre au musée du quai Branly. Elle rappelle aussi que chaque société crée son « sauvage ».


Les affiches qui nous accueillent sont belles et racoleuses : Les femmes sauvages du Dahomey, Les Zoulous, L’homme chien… Cette imagerie était autrefois placardée dans toute l’Europe. Ironie de l’histoire : Exhibitions veut déconstruire le concept du « sauvage », mais pour cela il fallait remettre ces images en circulation. Avec l’exposition à Paris, elles s'imposent à nouveau dans les métros, les rues et les médias.

Le plus terrible, c'est que beaucoup de ces images montrées dans une sorte de cabinet de monstruosités au musée du quai Branly nous fascinent encore aujourd’hui : les Indiens Tupinamba du Brésil qui défilent en 1550 à Rouen, le Tahitien Omaï, habillé d’un gilet de soie et d’un pantalon de satin, ramené par Cook en 1774 à Londres, Les trois grâces tigrées en 1890 à l’Olympia à Paris, une troupe de Samoans dans le Jardin zoologique de Francfort en 1896 ou les Kanaks cannibales. « On a du mal à le croire aujourd'hui, explique l’ancienne star du football Lilian Thuram, le commissaire général de l’exposition qui s’engage avec sa fondation contre le racisme, mais l'arrière-grand-père de mon ami le footballeur Christian Karembeu a été montré dans une cage comme cannibale au Jardin d'acclimatation en 1931 »

Kidnappé pour être exhibé

L'estampe (1550) montre l'entrée royale d'Henri II à Rouen.
Certains des Indiens Tupinamba du Brésil
étaient des marins français déguisés.
Collections Bibliotheque Municipale de Rouen / T. Ascencio-Parvy
C’est Christophe Colomb et d’autres explorateurs au 15e siècle qui ouvrent le bal des exhibitions quand ils reviennent de leurs voyages avec des autochtones qu'ils offrent aux rois comme « cadeaux ». La fascination pour le « sauvage » exotique se transforme très vite en véritable industrie de spectacles. Selon les chercheurs qui travaillent depuis dix ans sur cette exposition, entre 1800 et 1940 plus de 35 000 « figurants » tournaient dans ces spectacles d’exhibitions qui étaient regardés par 1,4 milliard de personnes dans le monde entier. « On peut trouver tous les cas de figure, explique Nanette Jacomijn Snoep, commissaire scientifique de l’exposition. Il y avait des figurants qui ont été kidnappés pour être exhibés. Il y en avait d’autres qui ont été invités et qui ont été peut-être surpris après parce qu’on leur demandait de jouer « le sauvage ». Il y en avait d’autres qui ont eu des véritables contrats et qui savaient très bien ce qui allait se passer. Il y a des histoires tragiques, des histoires plus ou moins « propres ».

Personne n'a inventé le « sauvage »
Cinq siècles d’exhibitions d’êtres humains défilent devant nos yeux dans ce parcours qui rassemble des centaines de photographies, cartes postales, films officiels ou amateurs, affiches de promotion, peintures, dessins ou articles de presse. Toute l’ampleur de cette industrie de spectacles ethniques devient visible. Mais qui a inventé le concept du « sauvage » ? « Il n'y a personne qui a inventé « le sauvage », assure l’anthropologue Nanette Jacomijn Snoep. On a tous inventé notre sauvage. Chacun a son sauvage. Dans l’exposition, on commence avec l’époque de la Renaissance, l’époque de la découverte du nouveau monde. C’est à partir de ce nouveau monde où l’homme exotique, l’homme d’autres continents, devient « le sauvage ». L’invention du « sauvage » dans le cadre de ces exhibitions ethniques a un lien extrêmement fort avec l’expansion européenne et la colonisation. »

Une photo d’un camp de concentration suscite immédiatement la nausée, une image d’un esclave enchaîné provoque inévitablement le dégoût. En revanche, les affiches ou cartes postales montrant des « zoos humains » sous forme de spectacle passent toujours bien et titillent plutôt notre inconscience. D’où la conviction de l’historien et co-commissaire scientifique Pascal Blanchard d’une nécessité absolue de décoloniser notre inconscient : « Cette exposition sert à décoloniser le regard, à décoloniser ce qu’ont produit cinq siècles d’histoire et cinq siècles de regard. »

La « Vénus hottentote » change la donne "Olympia.
L’exposition se regarde comme un cabinet de curiosité avec des images-vestiges. En 1644, des Groenlandais sont kidnappés pour être exhibés au roi Frederik III de Danemark. Les ambassadeurs siamois sont exhibés sous Louis XIV, des rois iroquois et algonquien à Londres en 1710... Le spectacle de la Sud-Africaine Saartje Baartman, nommée la Vénus hottentote et exhibée à Londres et à Paris entre 1810 et 1815, marque un véritable tournant. « Avant 1800 ces 'sauvages' sont montrés comme des gens insolites, des curiosités vivantes, mais sans hiérarchie, explique Nanette Jacomijn Snoep. Lorsque la Vénus hottentote arrive au Muséum d’Histoire naturelle, elle va être étudiée, classée, observée. Petit à petit, on va la comparer à un singe. C’est là, où commence vraiment l’idée d’une hiérarchie et « le sauvage » va donc devenir monstrueux et on va le mettre au plus bas de l’échelle de l’humanité. La Venus hottentote ouvre donc l’époque du 19e siècle où naissent toutes les grandes théories raciales. »

« Le Blanc a fait du Noir un homme »
"Olympia. Les Trois Graces Tigrées",
Paris
Musée du Quai Branly
Après les croisades et la chasse aux sorcières et avant le génocide perpétré par les nazis, les « savants » et la « science » étaient appelés au service du colonialisme, de l’esclavage et du racisme : « L’idéologie de l’époque, les prétendues races, c’est une idéologie des scientifiques ! La caution morale portée par les scientifiques est d’un poids extrêmement fort, explique Lilian Thuram. Vous pouvez avoir des gens comme Jules Ferry qui dit : ‘La race supérieure a le devoir de civiliser la race inférieure.’ Il y a des gens comme Victor Hugo qui peut dire : ‘Le Blanc a fait du Noir un homme et l’Europe fera de l’Afrique un monde.’ C’est quelque chose qui est extrêmement ancré. Ce discours a formé notre culture. »

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