14 /10/ 2011
par Daniel Couvreur
| Vendredi midi, à l’issue des plaidoiries dans l’affaire « Tintin au Congo », le procureur du Roi a comme dans l’album d’Hergé coupé le chapeau en deux ! |
Belga
Alors que le tribunal attendait ses conclusions sur la nécessité d’interdire ou non la diffusion de cet album pour propos racistes, il a invoqué un article du code judiciaire lui permettant de rendre son avis par écrit. « Compte tenu de la particularité de cette affaire », le procureur a préféré ne pas s’exprimer publiquement. Il transmettra son texte aux avocats des deux parties le lundi 31 octobre. Après avoir entendu leurs réactions écrites, le tribunal de première instance de Bruxelles aura deux mois, à dater du 12 décembre, pour rendre son jugement.
A travers les plaidoiries de la défense, il était évident vendredi que la question centrale portera sur la prescription. La version la plus récente de Tintin au Congo porte un copyright de 1946. La première plainte du citoyen congolais Bienvenu Mbutu Mondondo a été déposée en 2007 devant le tribunal pénal. Dans ce cadre, la justice avait déjà estimé que « les faits ne représentaient ni un délit ni une contravention aux yeux de la loi », a rappelé Maître Sandrine Carneroli, avocate de Casterman et Moulinsart.
Le tribunal avait aussi « exclu toute intention dans le chef d’Hergé de diffuser des idées de discrimination ». La seconde plainte, au civil, remonte à 2010. C’est celle qui reste pendante aujourd’hui mais selon la défense, il y a prescription et la loi contre le racisme de 1981 ne peut, par ailleurs, être interprétée rétro-activement.
« Ce n’est pas parce que l’album est toujours en vente que la prescription ne joue pas, a précisé Maitre Sandrine Carneroli. La date à partir de laquelle le délai de prescription de 5 ans commence à courir est celle du premier acte de mise en vente de la dernière édition connue de l’album : 1946. Depuis, il s’agit de tirages à l’identique sans aucun changement de case, de texte ni de couleur. » Sur la non-rétroactivité, elle ajoute qu’« au moment où Hergé a écrit et dessiné Tintin au Congo, la loi contre le racisme n’existait pas ».
Raciste ou non ?
Quant à la question de fond de savoir si Hergé était raciste ou non, l’avocate ajoute que « l’infraction de discrimination n’existe que s’il y a intention de discriminer ». Les plaignants eux-mêmes avaient déclaré que Hergé reflétait les stéréotypes de son époque. Il n’y avait donc clairement pas « de volonté intentionnelle de discrimination » Maître Sandrine Carneroli réclame un non-lieu.
A propos du regard d’Hergé sur les Africains, Alain Berenboom, l’autre conseil de Casterman et Moulinsart, a rappelé au tribunal qu’à l’époque de Tintin au Congo, la France attirait des millions de visiteurs à l’Exposition coloniale et la Revue Nègre triomphait à Paris. « Joséphine Baker y dansait nue sur scène avec une ceinture de bananes, c’était ça l’image de l’Afrique ! » Au Sénégal, le journaliste Albert Londres, dont le modèle aurait en partie inspiré celui de Tintin à Hergé, écrivait que parmi les Noirs, on se sentait « comme une espèce de Bon Dieu ».
Alain Berenboom souligne que dans ce contexte paternaliste, « Tintin au Congo regardait le monde avec un œil humain ». Depuis 1931, dix millions d’exemplaires de cette aventure ont été vendus dans le monde et « aucun n’a rendu un enfant raciste », a-t-il conclu. Au Congo, le seul ami de Tintin est d’ailleurs un enfant noir, Coco : « Le propos du livre n’est pas de nourrir les stéréotypes, Hergé joue avec les clichés pour mettre un message moral derrière, d’ouverture et de bienveillance, sans intention cachée de diffuser des idées sur la supériorité raciale, que du contraire. »
Pour Maître Berenboom, Tintin au Congo n’a donc rien d’un album dangereux. En France, le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, a considéré officiellement qu’il ne contenait « ni violence idéologique ni caractère haineux ». Son homologue congolaise, Jeannette Kavira Mapera, a même affirmé que pour le gouvernement congolais, c’est un « chef-d’œuvre », dont le contenu « ne blesse en rien la culture congolaise », estimant que l’action entamée en Belgique « est un procès intéressé qui n’engage pas le gouvernement congolais ».
Par conséquent, Maître Berenboom a rejeté fermement toute idée d’interdire l’album ou d’y placer un avertissement. Il a parlé d’un « faux procès » et réclamé la condamnation des plaignants pour « procédure téméraire et vexatoire », avec à la clé, l’allocation d’une indemnité pour préjudice subi de 15.000 euros.
Rendez-vous à la mi-février 2012 pour le verdict final (?)
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