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mercredi 18 avril 2012

Afrique: le mirage démocratique de Vincent Hugueux - CNRS Editions

Je vous ai déjà présenté un livre de Vincent Hugueux : "L'Afrique en face"

Spécialiste de l’Afrique, Vincent Hugeux vient de publier un essai "Afrique: le mirage démocratique" (CNRS Editions). Il jette un regard sans concession sur la démocratisation de l’Afrique. 

Voici l'interview de cet auteur par Nadéra Bouazza et Pierre Cherruau du Magazine web "Slate Afrique".

Nicolas Sarkozy, saluant la parde militaire des armées africaines des ex-colonies, 14 juillet 2010, 
 REUTERS/Mal Langsdon




"La Françafrique est peut-être morte mais son cadavre bouge encore» (1/3) 
1ère partie 

Slate Afrique - Quelles sont les raisons vous ont poussées à écrire "Afrique: le mirage démocratique"? Vincent Hugeux - Ce qui a cristallisé l’envie de coucher cela sur papier, c’est ce petit incident (l’auteur a été vivement pris à partie par une Ivoirienne rencontrée dans la rue) qui en soit est véniel voir presque insignifiant. Tout ce que charriaient de sincérité les éructations de cette Franco-ivoirienne est venu en collision avec des choses sur lesquelles je m’interrogeais depuis des semaines au fil des débats, des émissions de télévisions, des échanges avec les internautes. Par ailleurs, je trouvais que ce format court convenait bien. Il fallait donc adopter le ton d’une cavalcade et non pas d’un marathon. 

Slate Afrique - Le fait que cette franco-ivoirienne dénonce la Françafrique est-il si absurde? 
Vincent Hugeux - D’abord je ne considère pas que les concepts de Françafrique et de ses avatars modernes appartiennent au passé. Je passe une partie de mon temps à contredire mes interlocuteurs diplomates, acteurs politiques qui essaient de me convaincre que les journalistes vivent trop dans le rétroviseur et sont en mal de copies. Et moi je leur réponds toujours la même chose: la Françafrique est peut-être morte mais son cadavre bouge encore. Je leur objecte des faits: l’éviction d’un ambassadeur, le passage de telles dettes à l’ardoise magique sur un coup de fil. Je ne suis pas de ceux qui disent que la Françafrique est morte. Au contraire. En revanche, ce qu’il y a de frappant dans ce dialogue, c’est le déchirement identitaire de cette Franco-Ivoirienne. Elle vit en France. Elle est très heurtée par l’éviction, qu’elle trouve injuste de Laurent Gbagbo et elle tente à imputer tous les maux de son pays, du continent ensuite, à une sorte de dessein pervers, néocolonial, récurent. Tout serait explicable par ce prisme et c’est à partir de ce moment là que je décroche. Je suis parfaitement réfractaire au déni historique. Ce que je considère comme une névrose et une régression intellectuelle, c’est le fait non pas que cette femme m’agresse dans la rue car elle est sincère, mais qu’une intelligentsia bardée de diplômes, parfaitement maîtres de nos codes lexicaux et culturels, joue de cette rancœur sincère pour des calculs politiques. Au final, il y a une cohérence à dénoncer par l’exemple et le fait les avatars modernes de la Françafrique de papa et dénoncer ce que je considère comme cette régression de la pensée politique. Malgré les efforts d’Alain Juppé (ministre des affaires étrangères), la France n’arrive pas encore à normaliser ses relations avec le continent africain. Autrement dit: la construction de relations dépassionnées, la fin de la dette qu’on efface sur un coup de fil. Et c’est là où j’ai beaucoup de scepticisme sur la mort de la Françafrique. 

Slate Afrique - Comment comprendre que la France intervienne pour faire respecter les résultats des urnes en Côte d’Ivoire et qu’elle se refuse à le faire au Gabon ? 
Vincent Hugeux - Je consacre une partie de l’ouvrage à cette question, autrement dit cette aptitude de la France à saper son propre catéchisme en n’appliquant pas le même régime aux uns et aux autres. Vous citez le cas gabonais qui est excellent car nous savons tous que de pesantes suspicions planent sur la victoire d’Ali Bongo. Le cas du Mali pourrait également illustrer ce deux poids deux mesures. On va sauver la démocratie à la pointe du fusil en Côte d’Ivoire. Au Mali, on entérine à minima l’éviction d’un président élu auquel il restait quelques semaines de mandat, et qui à la différence de beaucoup de ses pairs africains, n’avait pas bricolé sa constitution pour briguer un troisième mandat, celui de trop. Je dis également que la Cour Pénale Internationale (CPI) gagnerait infiniment à asseoir sa crédibilité en déjouant le procès en dissymétrie. Et c’est vrai dans le cas de la Côte d’Ivoire. 

Slate Afrique - L’Afrique dont vous parlez est avant tout l’Afrique de l’ancien pré carré. 
Vincent Hugeux - Je parle du Botswana, du Ghana et aussi du Kenya. N’ayons pas de vision manichéenne. Il y a effectivement une donnée qui est à la fois historique et culturelle qui fait que les cancres de la classe démocratique africaine sont davantage dans l’ancien pré carré que de l’autre côté. C’est pourquoi je me sens réfractaire à l’essentialisme chiraquien sur l’Afrique qui ne serait pas ontologiquement mûre pour la démocratie. Pour moi, c’est l’autre nom du racisme. Ma conviction est qu’il n’y a d’enracinement démocratique que lorsqu’il est imposé par un élan basiste qui passerait aujourd’hui par les sociétés civiles. Evidemment, il n’y a aucune fatalité en Afrique francophone, lusophone, anglophone. En même temps, on est plutôt dans une phase de régression. Au Sénégal, ça n’est au fond que la fermeture d’une parenthèse (victoire de Macky Sall contre Abdoulaye Wade ndlr). On renoue avec un pays ayant des structures étatiques fortes, une classe intellectuelle solide. A l’inverse, il y a ce qu’on présentait comme une autre vitrine démocratique francophone: le Mali, dont on mesure aujourd’hui toute la faiblesse. Jamais un enracinement démocratique ne sera décrété par un président en place. 

Slate Afrique - L’exemple sénégalais ne contredit-il pas vos propos? Wade serait toujours là sans l’investissement d’une partie de la jeunesse éduquée sénégalaise. La société civile a joué un véritable rôle de contre-pouvoir. 
Vincent Hugeux - C’est par le jeu des sociétés civiles, des réseaux d’associations et de médias que l’espoir passe. En même temps, ne soyons pas angéliques. N’ayons pas une vision émerveillée de ce qu’on appelle les sociétés civiles en Afrique. Pour que ça marche, il faut que cette société civile existe avec la liberté de fonctionner, de s’exprimer et qu’elle puisse atteindre les villages. Les sociétés civiles ne doivent pas seulement rester des phénomènes élitistes et urbains.


Pour la démocratie, les nouvelles ne sont pas bonnes (2/3) 
Deuxième partie de l’interview.

Des jeunes manifestent leur soutien à la junte putschiste, Bamako, 26 mars 2012 
REUTERS/Stringer 

Slate Afrique - Ne sommes-nous pas dans le temps court pour analyser l’évolution de la démocratie sur le continent? 
Vincent Hugeux - Il y a deux phénomènes pour moi. Si je faisais un livre sur le dysfonctionnement de la démocratie en France, je serai au moins aussi féroce –sinon plus- que ce livre-là. Deuxième chose, je pense qu’il y a une accélération objective du temps historique. On parle à une société qui est branchée sur la modernité. Donc il n’y a pas un signe d’équivalence entre le temps d’hier et celui de la maturation démocratique d’aujourd’hui, car on s’adresse à des gens qui ont les codes, la boîte à outils, la culture. Je nuance ce propos-là et je suis plus sensible à l’attitude critique consistant à dire: «Attendez! Parlons de corruption! Parlons de financement de campagnes électorales!» Est-ce qu’on a beaucoup de leçons à donner là-dessus? Evidemment non. C’est le paradoxe journalistique d’Albert Camus. C’est bien d’avoir une profondeur historique… Mais en même temps, chacun son boulot! Les historiens se trompent beaucoup. Il n’y a pas que les journalistes qui se trompent. 

Slate Afrique - Le pessimisme présent dans cet ouvrage ne vient-il pas des moments choisis pour étudier l’Afrique, des moments de crise? 
Vincent Hugeux - Moi je me considère, à tort ou à raison, ni comme afro-pessimiste ni afro-optimiste, mais afro-réaliste! Je m’efforce de regarder l’Afrique en face (titre de l’un de ses ouvrages, Armand Colin, 2010). Il m’arrive de raconter de belles histoires d’Afrique. Et pas seulement par hygiène mentale, mais pour rendre justice à ceux qui se démènent sur ce front-là. Ce n’est jamais le fruit d’un volontarisme disant «Il faut le faire!». Car –je suis navré de le dire– s’agissant du font d’étude de ce bouquin –le fonctionnement de la démocratie–, les nouvelles ne sont pas bonnes. Ce n’est ni m’enfermer de moi-même, ni enfermer la société africaine dans une sorte de fatalité écrasante que de le dire et de l’écrire. C’est au contraire une manière d’être mieux outillé pour montrer à quel point il n’y a pas de fatalité, à quel point il y a des exemples qui invalident ce regard-là. Que ce soit perçu comme cela, je l’admets volontiers, mais moi, je ne me sens pas pessimiste. 

Slate Afrique - Quand on parle du mirage démocratique, les Occidentaux croient-ils vraiment à la démocratie ou se contentent-ils de ce mirage qui les arrange bien ? 
Vincent Hugeux - Je vous rejoins parfaitement sur l’idée que le simulacre est un aller-retour, qu’il n’est pas à sens unique. Le dévoiement des rituels démocratiques d’une part. Comme les patriarches des indépendances africaines ont été les alliés objectifs d’une conduite néocoloniale, à l’inverse effectivement, beaucoup d’acteurs politiques et économiques occidentaux s’accommodent très bien de cette apparente sécurité où des Etats dits fort essentiellement des Etats despotiques –le Rwanda ou l’Ethiopie dont on nous vante en permanence la magnifique réussite économique mais à quel prix! Là où tous ces gens se trompent, c’est que si aujourd’hui c’est une garantie de sécurité, à terme, à cause du jeu à mon sens irréversible des sociétés civiles, on demandera des comptes à ceux-là. Ce sont donc toujours des pactes pervers, explicites ou implicites, qui se jouent à deux. 

Slate Afrique - Dans le cas de la RDC, citée abondamment dans votre ouvrage, peu d’Occidentaux pensent que Joseph Kabila soit un grand démocrate. 
Vincent Hugeux - L’exemple est intéressant. A l’époque chiraquienne, nous nous souvenons que tout le monde nous expliquait qu’il fallait materner en quelque sorte le petit Joseph (Kabila), fragile, dans un pays immense, riche où l’histoire était tumultueuse. Et voilà que ce petit Joseph est devenu un monstre d’arrogance, en s’adossant sur nos propres turpitudes, sur nos faiblesses. Il a au moins cet instinct politique là. Deux diplomates m’ont rapporté cette citation: «Si vous continuez à me tanner avec vos histoires de droits de l’homme etc., je vous rappelle que mes amis chinois sont à la porte!» Si tu te plies à ça, tu contribues à la perpétuation de ce rapport de force. Parce que les enjeux notamment d’uranium sont prioritaires maintenant. Il n’y a plus de doctrine. Quand tu as une doctrine qui est adaptable à chaque situation particulière, c’est une absence de doctrine qui est construite! La Françafrique n’est pas morte, mais elle a mutée, parce que les réalités, les rapports de force, les acteurs ont changé. Il existe donc une version moderniste de la Françafrique. 

Slate Afrique - Si le régime de Niamey était menacé, la France interviendrait-elle? 
Vincent Hugeux - Mes interlocuteurs (parmi les autorités françaises) sortiraient le joker ou botteraient en touche… mais ne diraient pas non.

«Si j’étais Africain, je serais un étatiste forcené» 
Troisième partie de l’interview.

 Drapeau des nations africaines au sommet 
de l'Union africaine à Accra, 2 juillet 2007 
REUTERS/Luc Gnago

Slate Afrique - Les Occidentaux ont-ils vraiment les moyens d’aborder la question démocratique alors que la Chine a de plus en plus de poids? 
Vincent Hugeux - Le phénomène le plus intéressant concernant la Chine est le virage de plus en plus perceptible des sociétés civiles africaines vis-à-vis des investisseurs chinois. Le mérite principal de la Chine, vu du balcon du despote, est la double inconditionnalité politique et économique. Mais vu du seuil de l’activiste de base, on commence à entendre «il n’y a pas de raison objective d’accepter de la part des Chinois ce que nous refusons des anciennes puissances coloniales!» sur l’absence d’effets induits sur l’emploi, la création de richesses, ou cette sorte d’autarcie exportée sur pas mal de chantiers chinois, etc. 
C’est tellement vrai que j’ai appris l’année dernière que des Chinois –officiellement via des sociétés privées, mais on sait que les grandes sociétés ont toujours des liens organiques avec l’Etat– se rapprochaient de l’AFD (Agence française de développement) parce qu’ils sentaient bien qu’il était nécessaire d’une part d’arrêter de déverser de la camelote. A terme c’était contre productif et qu’on ne pourrait pas continuer longtemps à débouler quelque part avec ses bulldozers sans permis d’explorations, en traitant les gens comme du bétail. Donc, les sociétés civiles peuvent là aussi jouer un rôle positif en faisant passer le message suivant: «Nous, la fascination pour l’opéra de Pékin, c’est derrière nous!» Appliquons les mêmes exigences en terme d’effets induits, de comportements avec le travail local, etc. aux miraculeux chinois qu’aux méchants postcoloniaux. C’est plutôt un phénomène encourageant. C’est vrai que la France seule n’est pas de taille. Même les Chinois ont pris conscience qu’ils allaient devoir affiner leur approche, leur stratégie, leur façon d’opérer, leur rapport avec les emplois locaux. Il est de moins en moins compliqué pour un acteur engagé –qu’il soit politique ou associatif– de dénoncer aussi les turpitudes de l’allié chinois. 

Slate Afrique - Avec l’explosion du Mali, le modèle démocratique est menacé. Et le principe de l’intangibilité des frontières est remis en cause. Comment se battre sur deux fronts en même temps? 
Vincent Hugeux - Le principe de l’intangibilité des frontières avait déjà été sérieusement malmené avec l’épisode érythréen (qui a acquis son indépendance en 1993). Il était intéressant de voir que dans les heures ayant suivies la proclamation à Paris de l’indépendance unilatérale par le MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad), on a assisté à la riposte instantanée de la France, de l’Algérie, de l’Union africaine. La messe n’est pas dite. Je pense que le MNLA a commis une erreur tactique parce qu’ils ont voulu créer un fait accompli alors que le rapport de force n’était pas clairement favorable. Au lieu de solidifier leur assise, ce fait accompli va les fragiliser. On va vers un reflux. Si on ne referme par le couvercle de la boîte de pandore, on rentre dans un cycle infernal de fragmentation et où vont affleurer des notions de micro-nation, de sous-nation voire de grands espaces tribaux ou ethniques. Tout le monde a conscience du péril. Nous sommes vraiment dans une dialectique post marxiste où il y a des contradictions internes. Si j’accepte pleinement les règles de la démocratie, je ne peux pas plaider pour le maintien de frontières qui sont d’une certaine manière couchées sur une carte des dénis de démocratie et de réalités locales. La seule façon selon moi de dépasser cette déchirure-là, cette contradiction, est d’accepter que nous sommes héritiers d’une histoire qui est injuste –il suffit de regarder les frontières pour l’admettre– et en même temps, c’est la notion des jésuites du bien inférieur et du bien supérieur: le bien inférieur serait de dire on met tout à plat, et là c’est le chemin le plus court vers l’explosion de micro-conflits par dizaines, ou le bien supérieur où l’on accepte l’état de fait. Si j’étais Africain, je serais un étatiste forcené et je me battrais comme un chien pour renforcer les frontières dont je sais qu’elles sont historiquement injustes. Parce que là- encore il faut voir quel est le prix à payer. La création de l’Erythrée est faite, donc maintenant il faut trouver des formes d’autonomie politique, très africaine par ailleurs, qui permettent de ne pas passer par l’étape fatale du démembrement systématique des frontières. 

Slate Afrique - Si parfois la démocratie donne parfois l’impression de moins bien fonctionner dans les pays francophones, n'est ce pas parce qu’on est fréquemment resté dans le modèle de l’Etat jacobin… Vincent Hugeux - Quand on s’interroge sur le pourquoi de la perpétuation des liens postcoloniaux… Dans une période où il y a tellement de lignes de faille, tellement de fractures potentielles, identitaires, communautaires, confessionnelles, etc., je crois qu’on est obligé de convenir qu’il faut passer par une superstructure étatique forte. Et c’est à l’intérieur, à partir du moment où il y a un consensus fort, que l'on peut aller assez loin dans l’audace administrative et pas l’inverse. Au Nigeria, vous avez une structure fédérale exemplaire, mais lorsqu’on discute avec les gens au nord et au sud de la ligne, la polarisation est maximale. Sauf erreur de ma part, il n’y a pas un Etat du sud qui a voté majoritairement pour le candidat nordiste, et pas un Etat du nord qui a voté pour l’autre candidat. Cela tend donc à prouver que le modèle fédéral n’est pas forcément la solution. 

Slate Afrique - Le partage des richesses se fait-il mieux avec un système fédéral? 
Vincent Hugeux - A condition que la nomination à des postes clés ne réponde pas à des critères communautaires ce qui est quand même plutôt le cas dans le Nigeria d’aujourd’hui. Si le citoyen n’a pas confiance dans son Etat, et dans les fonctions régaliennes de l’Etat, alors, on ne peut pas aller très loin dans l’acceptation de la différence, dans l’affirmation culturelle, etc… C’est peut-être une conviction par défaut, mais en tout cas, j'en suis persuadé.

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