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vendredi 31 août 2012

Home

de Toni Morrisson

Paru dans Match
31/08/2012

Toni Morrisson n'a pas dit ses derniers maux


A 81 ans, la plus grande romancière américaine, Prix Nobel de littérature, publie Home , une plongée au cœur de la ségrégation des années 50. Et une belle leçon de vie.

Un entretien avec Benjamin Locoge - Paris Match

Pour les Américains, elle est une icône, adulée par Oprah Winfrey, vénérée par Obama. Seule femme noire ayant obtenu le prix Nobel de littérature, Toni Morrison est intouchable. Dans le monde très sérieux de la critique littéraire outre-Atlantique, personne ne lui trouve de défauts. Les quatrièmes de couverture de ses romans sont toujours illustrées par des phrases de journaux célèbres louant sa prose. Il faut dire que Toni Morrison n’est pas non plus rien dans l’histoire de l’Amérique contemporaine. Sans elle, Barack aurait-il été élu président ? Certains se posent encore la question. La dame, elle, questionne l’identité américaine, met les mains dans le cambouis du racisme, de l’esclavage et de la ségrégation. Aucun de ses textes ne donne de leçons. Son écriture subtile, comme le montre « Home », son nouveau roman, interroge le bien-fondé de certaines notions capitales des Etats-Unis : qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qu’est vraiment la liberté ? Octogénaire, elle n’a rien perdu de sa verve et de son acuité. Et c’est dans son pied-à-terre new-yorkais que l’auteure nous a reçus pour une longue conversation intime.

Paris Match. Avec “Home”, vous nous plongez dans les atrocités de l’Amérique raciste des années 50. Quel était votre point de départ ?
Toni Morrison. Je n’avais pas de point de départ exact. Je savais que je voulais revisiter l’Amérique des années 50 que l’on présente trop souvent comme un époque merveilleuse, pleine de douceur et de richesses. Elle l’était peut-être, mais elle l’était pour les Blancs. Un homme noir qui traversait les Etats-Unis de Seattle à la Géorgie n’était pas en sécurité. Il y a aussi ce type de chez vous, DSK, qui aurait violé une femme noire presque en toute impunité. Aujourd’hui encore, le Blanc tout puissant peut se permettre ce genre d’actes sans qu’il lui arrive quoi que ce soit. Il est temps que cela cesse…

Vos héros, Frank et sa sœur Cee, sont des gens pauvres, peu éduqués. Etait-ce votre cas ? 
Non, mais je me suis souvenue de beaucoup d’histoires que mes parents m’avaient racontées. Mon père venait de Géorgie, ma mère d’Alabama. A 14 ans, il a vu deux de ses voisins se faire battre à mort, juste parce qu’ils étaient noirs. Il n’a jamais oublié. Quand je suis née, ils vivaient dans l’Ohio. A cette époque, dans le Sud il existait des lois tandis que, dans le Nord, il existait des habitudes. Ma mère en avait pris son parti et a toujours tenu à se faire respecter. Je me souviens encore de l’ouverture du cinéma Dreamland dans notre petite ville. L’usage voulait que les Noirs soient d’un côté, les Blancs de l’autre. Ma mère a insisté pour que l’on s’assoie sur un bon siège au milieu des Blancs. J’étais morte de honte car tous mes amis étaient au balcon, parmi les Noirs… Mais c’était un acte très important pour elle, je ne l’ai compris que bien plus tard.

Ce type de situations ne vous faisait pas enrager ?
Je n’ai jamais vu la vie avec les yeux d’un Blanc ! Je vais vous surprendre mais, dans ma jeunesse, je ne ressentais ni colère ni frustration, je trouvais tout cela hilarant. Je suis allée à l’université de Washington, une ville où il y a toujours eu beaucoup de Noirs, occupant même des postes importants. En arrivant là-bas, dans le bus, il y avait un panneau indiquant que la partie avant était réservée aux Blancs, la partie arrière aux Noirs. Dans la tradition de ma mère, j’ai tout simplement pris la pancarte et je l’ai gardée chez moi. Vous ne trouvez pas que cela prêtait à rire ? A Washington toujours, seul un grand magasin autorisait les jeunes filles noires à utiliser leurs toilettes. Et nous étions dans les années 50…

“JE N’AI JAMAIS VU LA VIE AVEC LES YEUX D’UN BLANC” 

Alors est-ce que la rédaction de “Home” a provoqué une colère en vous ? 
J’ai me suis beaucoup documentée et j’ai beaucoup plus de recul. Je me suis rendu compte que l’Amérique s’imaginait blanche. Pour devenir américain, si vous étiez d’origine italienne, hongroise ou polonaise, il fallait avant tout être un américain blanc, vous imaginer en homme blanc. Et pour cela, quoi de plus facile que de se comparer à l’homme noir, l’homme inférieur ? Vous êtes de toute façon mieux que lui…

Est-ce que les choses ont changé ?
Oui, quand même. Mais il faut continuer à parler, à écrire, à dire les choses… Quand on a imposé les écoles mixtes, j’étais la première à être contre ! Pourquoi irais-je m’asseoir à côté d’un jeune Blanc ? Que va-t-il m’apporter ? J’aurais trouvé ça beaucoup plus fort de consacrer autant d’argent aux écoles de noirs qu’aux écoles de Blancs. Cela aurait permis d’engager de meilleurs professeurs, d’acquérir des livres, du matériel et de donner la même éducation à tous. Aujourd’hui encore, sur ce sujet précis, personne ne m’écoute.

Est-ce que la présidence d’Obama vous a apporté des satisfactions ?
Je pensais qu’il serait un président fabuleux, et bien il est encore meilleur que cela. Ses opposants sont prêts à mettre le pays à terre pour le battre, mais il est plus fort qu’eux. Il n’y a rien à attendre du candidat républicain. Depuis 2008, le pays va mieux. Quand Obama m’a remis le Medal of Freedom, j’ai eu l’impression de rencontrer un frère. Il m’a semblé authentique, résistant et très élégant. Il m’a vraiment touchée. Il m’a dit qu’il avait lu mes romans, je suis sûre qu’il disait vrai.

“Home” est aussi une histoire d’amour filial. Malgré le danger, Frank est prêt à tout pour sauver sa sœur. 
Je voulais un frère et une sœur comme personnages car ce type de relation n’exige aucune contrepartie, c’est sans contrainte et sans pression sexuelle. En quittant son village, Frank n’a pas vraiment envie de se lancer dans ce voyage. Mais il doit le faire. Il ne sait pas que cela va changer sa vie. C’est pour cela que j’ai entrecoupé le récit de passages où il s’adresse à moi. Il veut me contredire, montrer qu’il évolue. C’est une conversation, qui débouche sur une meilleure connaissance de lui-même.

Vous n’avez jamais peur de vous perdre dans votre récit ?
Non, quand j’écris, j’ai l’impression que mon personnage principal regarde au-dessus de mon épaule. On discute ensemble, il me dit : “Non, tu ne peux pas faire ça !”Je ne souhaite pas, comme la plupart des auteurs, raconter la même histoire de livre en livre. Je veux développer de nouvelles idées, aller vers d’autres univers et affiner mon propos. 

“JE NE PLEURAIS JAMAIS. JUSQU’À LA MORT DE MON FILS” 

“Home” est d’ailleurs votre roman le plus court.
Oui, avec l’âge, j’essaie d’aller à l’essentiel ! Mon éditeur me conseille lui de faire plus long. Mais ce n’est pas parce qu’il y a plus de pages que c’est forcément mieux. Et c’est plus dur de dire beaucoup avec peu. Je ne savais pas que “Home” serait court. Mais je ne pouvais pas ajouter un mot de plus, une phrase de plus. 

Les critiques littéraires vous importent ?
Non, je n’écoute que mon éditeur, on discute et relit ensemble. Les critiques m’importent peu. Je suis convaincue que, si j’écris une page, qu’elle tombe dans la rue et que quelqu’un la ramasse, on reconnaîtra immédiatement qu’il s’agit d’un de mes textes. C’est tellement unique en son genre… Ce sentiment me donne envie de continuer.

Vous avez une vraie confiance en vous. 
Absolument. J’ai passé un contrat avec le lecteur. Nous comprenons tout ce qui est sous-jacent dans le récit, il n’y a pas besoin de grille de lecture. J’écris avec de l’encre invisible, on voit d’abord les couleurs primaires et ensuite le reste du texte se révèle.

Vous avez dit que vous étiez une femme qui ne pleurait jamais… 
J’ai dit ça ? Ce n’est plus le cas. Récemment, j’ai beaucoup pleuré car mon fils est mort. C’est à lui, Slade, que je dédie “Home”. Parfois, quand j’écoute de la musique, les souvenirs affluent et cela me rend triste. Donc oubliez tout ce que j’ai pu dire… Jusqu’au bout la vie nous réserve des surprises, mauvaises ou bonnes. Avant, je n’avais pas peur du temps qui passe. Je vois les gens disparaître autour de moi, et moi je suis toujours là… Je ne sais pas si je vivrai dans vingt ans, mais j’ai encore des projets.

Le livre :

"Home" 
Le Figaro. fr
Par Christophe Mercier
30/08/2012

Un vétéran noir de la guerre de Corée revient dans son Sud natal pour retrouver sa jeune sœur. La grande dame des lettres américaines à son meilleur.


Un jeune homme s'enfuit, courant sur des trottoirs couverts de neige, d'un asile psychiatrique de Seattle. Il s'appelle Frank. Il a, pour reprendre le titre français du Steel Helmet de Samuel Fuller, «vécu l'enfer de Corée». Il est noir. Il veut rejoindre la Géorgie et porter secours à sa petite sœur, Cyndra, dite Cee, qui, après avoir fui la misérable ferme familiale pour suivre à la ville un bel escroc qui l'a abandonnée, est tombée dans les griffes d'un médecin expérimentateur, à qui elle sert de cobaye.  

Après la Corée, après les quelques mois suivant sa démobilisation, passés au nord de la côte Pacifique, Frank aspire à retrouver Atlanta, son foyer, son «home». Il en est de même pour Cee, qui a été moins loin que son frère, mais qui a connu, à sa façon, la solitude, la précarité, le déracinement. 

Le nouveau roman de Toni Morrison est le plus bref qu'elle ait écrit jusqu'à présent: cent cinquante pages, la dimension d'une longue nouvelle. Mais il ne traduit pas un essoufflement de la part du Prix Nobel de littérature 1993. Il s'agit plutôt d'une condensation, d'un précipité - au sens chimique du terme - de ses thèmes et de sa manière. Au fil de ses dix-sept chapitres (dont le dernier est comme un bref poème), il reconstitue toute une saga familiale, l'histoire d'une famille noire du Sud, qui connaît la pauvreté, la violence des dernières années de la ségrégation, et dont les deux rejetons, chacun à sa manière - la guerre en Orient pour l'un, le mariage pour l'autre -, tentent d'échapper à la misère d'un destin programmé, avant de chercher à retrouver leurs racines, et leur foyer, aussi démuni qu'il puisse être. 

Vers un ascétisme formel 
Home commence par une vision presque fantastique: deux enfants assistent à un combat entre des chevaux, et à la mise en terre d'un cadavre, à la sauvette. «Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l'herbe, on les a vus tirer un corps d'une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s'il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait.» Ce n'est qu'aux dernières pages du livre que le mystère sera éclairci, et que cette scène fugitive et obsédante, comme un mauvais rêve, prendra son sens et éclairera, rétrospectivement, l'ensemble du roman. 

Ces trois pages sont comme un accord initial, comme un riff au seuil d'un morceau de musique. Et, avec Home, c'est bien de musique qu'il s'agit: Toni Morrison a écrit une partition de musique de chambre, donnant tour à tour la vedette à chaque instrument, à chaque personnage. Une partition dépouillée, réduite à l'os, qui suggère plus qu'elle n'explique, qui va à l'essentiel, et dont la force tient précisément à son apparent dénuement. 

Et pourtant, à travers l'histoire simple de deux jeunes gens perdus dans l'Amérique de la guerre froide, elle reconstitue toute une époque, aux prises avec ses peurs, ses frilosités, ses vieux démons. Le Sud des années 1950 est encore celui de l'avant-Kennedy, le Sud de Naissance d'une nation, le Sud du Fleuve sauvage, le Sud de The Lonesome Death of Hattie Carroll de Bob Dylan. Un Sud dans lequel on organise des combats de nègres, comme des combats de coqs. 

Le 29 mai dernier, le président Barack Obama a décoré de la Presidential Medal of Freedom, la plus haute distinction civile des États-Unis, Toni Morrison et Bob Dylan. Deux immenses artistes, deux légendes, l'une des grandes romancières de l'Amérique et son plus grand poète. Deux irréductibles qui creusent imperturbablement leur sillon, dont chaque œuvre marque un pas supplémentaire vers un ascétisme formel, synonyme de densité et de richesse. Espérons que cette double cérémonie donnera aux jurés Nobel l'idée de couronner enfin l'auteur de Blowin'in the Wind. 

Home de Toni Morrison, traduit de l'anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Éd. Christian Bourgois.

Quelques oeuvres de Toni Morrisson :

Romans :

  • 1970 : The Bluest Eye (Holt, Rinehart & Winston). Traduction française : L'œil le plus bleu, 1994 
  • 1973 : Sula (Knopf). Traduction française : "Sula", 1992 
  • 1977 : Song of Solomon (Knopf). Traduction française : Le chant de Salomon, 1996 
  • 1981 : Tar Baby (Knopf). Traduction française : "Tar Baby", 1996 
  • 1987 : Beloved (Knopf). Traduction française : "Beloved", 1989 
  • 1992 : Jazz (Knopf). Traduction française : "Jazz" 1998 
  • 1994 : Paradise. Traduction française : Paradis, 1998 
  • 2003 : Love. Traduction française : "Love" 2004 
  • 2008 : A Mercy. Traduction française : Un don, 2009 
  • 2012 : Home (Knopf). Traduction française : "Home", 2012 (ISBN 978-2-267-02383-1) 


Littérature pour enfant (avec Slade Morrison) :

  • Des livres co-signés avec son fils Slade Morrison. 
  • 2003 La Cigale ou la fourmi (Who's Got Game?: The Ant or the Grasshopper), fable adaptée d'Ésope et illustrée par Pascal Lemaître, 
  • 2003 Le Lion ou la souris (Who's Got Game?: The Lion or the Mouse?)

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